Chaque matin lorsqu’il se lève avec le soleil, Ibrahima Diouf a un réflexe. Il saisit son téléphone portable et guette l’arrivée d’un SMS un peu particulier, un bulletin climatologique qui lui fournit les conseils agrométéorologiques du jour : températures, vents et pluies à prévoir. Pour cet agriculteur de la commune rurale de Meouane, à environ 100 km de Dakar, au Sénégal, ces informations sont devenues indispensables à son travail. Sans elles, il ne peut prévoir convenablement ses semailles et court le risque de planter à perte et d’obtenir une récolte famélique.

 

« Depuis des années, nous vivons directement le changement climatique, dit-il. Nous le voyons sur la nature, les arbres, les pluies. La productivité a diminué à cause de la chaleur et de la pluviométrie courte. Chaque année, l’hivernage [la saison des pluies] commence plus tard. Cette année, la première averse est tombée le 24 juillet et c’est la seule pour l’instant. » Les agriculteurs, estime-t-il, sont les premières victimes du réchauffement. Cette sécheresse progressive des terres sénégalaises, ce sexagénaire la fait remonter aux années 1980, avant une accélération soudaine « ces cinq dernières années », entraînant dans son sillage misère, exode rural et migration.

 

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Face à l’urgence, l’Agence américaine de développement (Usaid) a financé en 2016 un projet de résiliences appelé Cinsere (service d’information climatique pour accroitre la résilience et la productivité au Sénégal). Le projet est mis en œuvre par le programme chargé du changement climatique au sein du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR). « Nous accompagnons l’agence nationale de la météorologie afin qu’elle produise des informations détaillées pour les agriculteurs, les éleveurs et les pêcheurs, pour les aider à s’adapter au changement climatique, améliorer leur productivité et réduire la pauvreté », explique le docteur Issa Ouedraogo, coordonnateur du projet. Pour y arriver, Cinsere a d’abord dû densifier le maillage des stations météorologiques sénégalaises. « Parfois, la distance entre deux stations était de plus de 200 km, créant des imprécisions dans les modèles climatiques. Nous avons donc généré des données satellitaires afin de réduire ces espaces à 5 km. »

 

Des SMS à près de 6 000 personnes

Une fois ces informations en main, l’équipe les modèle en messages d’alerte avant de les partager au plus grand nombre. Aujourd’hui, le projet privilégie quatre canaux : radio, télévision, SMS et appel vocal. Les bulletins sont diffusés sur environ 100 radios communautaires et les SMS délivrés à près de 6 000 personnes. Le téléphone portable est un canal privilégié de diffusion dans un pays qui compte plus de 15 millions d’abonnés au mobile, contre 7,5 millions en 2010. Selon l’Autorité de régulation des télécommunications et des postes, le taux de pénétration du mobile s’élevait en 2018 à près de 106 %. Au Sénégal, il n’est pas rare de posséder plusieurs téléphones actifs.

« Grâce à la généralisation du mobile, un programme comme le nôtre peut lutter contre la pauvreté en milieu rural bien plus facilement qu’auparavant », avance Issa Ouedraogo. Mais un gros handicap subsiste : l’illettrisme, qui touche la moitié de la population. « Afin de contourner ce problème, nous avons développé des messages vocaux automatisés en wolof, transmis par téléphone », poursuit-il.

Autre méthode efficace, ancienne et éprouvée : le bouche-à-oreille. Selon les calculs de l’équipe, il permet d’atteindre près de 200 000 personnes, soit 48 % des bénéficiaires du projet. Grâce aux réseaux sociaux, des groupes d’agriculteurs ont numérisé la pratique, diffusant la bonne parole météorologique dans des groupes WhatsApp et Facebook, permettant de couvrir la majorité du territoire, selon Cinsere.

 

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« Les repères naturels disparaissent »

Pêcheur chevronné, Abdoulaye Ndiaye fait un peu comme Ibrahima Diouf. Chaque matin, il regarde sur son téléphone le bulletin de Cinsere, puis il fixe près de l’embarcadère de pêche un drapelet vert, jaune ou rouge en fonction des conditions météo. Pour les pêcheurs artisanaux en pirogue, une forte houle et des vagues de 2,5 mètres peuvent être un danger de mort. « Avant ces prévisions, on regardait le ciel en tentant d’apercevoir les signes d’une tempête, soutient-il. On partait en mer des heures, voire des jours, sans savoir ce qui nous y attendait. Je ne compte plus les chavirements, les décès et les familles désolées. »

Avec des informations sur les marées, la houle, les vents, la visibilité, la foudre et les zones à éviter, ces bulletins SMS sont devenus aussi indispensables que le GPS. « Nous en discutons entre nous et décidons où et quand aller en mer, ajoute-t-il. Cela nous apporte une sécurité inestimable. » Abdoulaye Ndiaye fait partie des ambassadeurs du projet sélectionnés pour suivre des modules de formation décryptant les données climatiques et chargés, à leur tour, de transmettre ces enseignements à leur communauté.

« Au départ, certaines localités nous ont reçus avec réticence, se rappelle Issa Ouedraogo. Au Sénégal, il y a des sages, les “saltigués”, qui s’occupent de la prévision du temps. Devant nos modèles climatiques, ils ont dit : “Vous diminuez notre pouvoir, vous nous manquez de respect”, et beaucoup refusaient nos informations. » Mais petit à petit, la fiabilité des pronostics de Cinsere les fait changer d’avis, au moment où leurs propres prévisions se trouvent fragilisées par un changement climatique qui a bouleversé de nombreux phénomènes. « Les oiseaux qui criaient à une certaine période ont migré au nord, les arbres qui fleurissaient ont soit été coupés soit ne fleurissent plus au même moment, énumère Issa Ouedraogo. Les repères naturels disparaissent à cause de l’activité humaine. »

 

Un programme en péril

Au Sénégal, selon les projections pour les vingt prochaines années, « les précipitations vont diminuer de 3 à 10 % à cause du réchauffement climatique et la température va augmenter de 2 °C », affirme le docteur Ouedraogo. A Meouane, la désertification menace déjà les champs et les pâturages. En 2018, la commune a enregistré 196 mm de pluie. « L’activité agricole devient difficile, alors on essaie de s’adapter, raconte Ibrahima Diouf, devenu lui aussi ambassadeur du projet. On plante des brise-vent pour freiner l’avancée du désert et on modifie nos semences. Avec des pluies de plus en plus courtes, si on veut pouvoir récolter quelque chose, on doit remplacer nos semences à cycle long par des semences courtes. Pour un paysan, lutter contre la pauvreté, c’est simplement pouvoir récolter. »

Selon une étude de l’Usaid, l’utilisation des services d’information climatiques contribue à améliorer la performance de la production agricole de 20 à 40 % pour le mil, le sorgho et le riz. Financé à hauteur de 3,5 millions de dollars (environ 3,2 millions d’euros) par les Etats-Unis depuis 2016, Cinsere arrivera à échéance le 31 décembre 2019. Mais les équipes du projet sont à pied d’œuvre pour assurer sa durabilité en cherchent à développer de nouveaux modèles économiques qui impliquent public et privé. Si de nouveaux financements ne sont pas trouvés rapidement, le risque est de devoir faire reposer le coût sur les utilisateurs : agriculteurs, éleveurs et pêcheurs. Une nouvelle qui n’entame pas pour autant le moral d’Ibrahima Diouf : « Le changement climatique est l’affaire de tous. Tant que je le pourrai, je continuerai de diffuser l’information climatique et de sensibiliser ma communauté. Pour le reste, inch’Allah. »

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