CEDEAO : accélérer l’intégration pour assurer l’émergence d’une puissante industrie agroalimentaire


 

 

Au moment de sa création en 1975, la CEDEAO a placé l’agriculture en bonne place dans la liste de ses domaines d’intervention prioritaire. Le secteur agricole, pilier des économies à cette époque, devait notamment servir de vecteur à l’intégration, à travers la facilitation des échanges entre les membres de l'organisation. Si près de 45 ans plus tard, l’agriculture régionale a enregistré des progrès incontestables (environ 29 % du PIB selon la BAD), du côté de l’intégration agricole, en revanche, tout reste à faire.

Un commerce agroalimentaire mitigé

En Afrique de l’Ouest, le paysage agricole a beaucoup évolué depuis quelques décennies. Si la région a encore du mal à s’affranchir du modèle colonial de participation aux échanges mondiaux avec les exportations essentiellement sous forme brute vers le reste du monde, les progrès sont notables.

En effet, le bloc économique compte parmi les régions les plus dynamiques sur le plan agricole en Afrique et est bien intégré à la chaîne de valeur de certaines denrées stratégiques.

D’après le rapport « Dynamiques du développement en Afrique », publié en 2019 par l’Union africaine (UA) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), pour 13 principaux produits agricoles, l’Afrique de l’Ouest comptait entre cinq et neuf pays parmi les 20 premiers producteurs dans le monde en 2017.  

La région possède notamment un quasi-monopole en ce qui concerne la production mondiale de noix de karité, de fonio ou encore d’igname avec des parts qui dépassent 90 %. Elle est également en première ligne dans l’approvisionnement d’autres produits comme le cacao, les noix de cajou ou encore le manioc. En outre, la communauté économique représente un exportateur important de coton et de fruits tropicaux (mangue, ananas, goyave et banane).

Parallèlement à ce rôle important dans la fourniture des cultures de rente, la région est aussi une importatrice majeure pour certaines denrées de base. La hausse de la demande intérieure, portée par une démographie dynamique et une forte urbanisation, a fait exploser les achats sur les marchés mondiaux de produits. La région compte ainsi de plus en plus sur des partenaires commerciaux comme l’Union européenne (UE) et l’Asie pour répondre à l’accroissement des besoins en riz, blé, produits laitiers, sucre, volaille et huile végétale. Avec son poids démographique (plus de 50 % de la population ouest-africaine), le Nigeria est le premier importateur des biens alimentaires avec 40 % des importations régionales, suivi par les pays comme la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Sénégal.

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Si le solde des échanges a fluctué dans le temps en fonction de la hausse des prix des produits exportés ou de ceux importés, la tendance régionale est clairement au déficit sur le plan régional, en raison du Nigeria.

D’après les données rapportées par la revue Inter-réseaux, le solde commercial alimentaire est largement négatif entre 2007 et 2016 même si des pays comme la Côte d’Ivoire font exception (premier exportateur net ouest-africain). Le déficit commercial vis-à-vis de l’extérieur a atteint un peu plus de 800 millions de dollars en 2016.

Sur le plan inter-régional, il faut souligner que les échanges agricoles entre les 15 pays de la CDEAO se font surtout via le commerce transfrontalier qui reste largement non mesuré par les statistiques officielles. D’une manière générale, les flux régionaux se sont amplifiés sur les 30 dernières années pour répondre à la demande et restent dominés par le bétail, les céréales (maïs, sorgho), le niébé, l’igname ou les produits horticoles comme les oignons et les tomates. Comme dans les autres blocs économiques, les produits de rente ne sont que rarement échangés, car étant surtout destinés à l’exportation. La plupart des échanges qui ont lieu, dans cette catégorie de produits, sont le résultat de la contrebande entre les pays et concernent des denrées comme le cacao ou encore la noix de cajou.    

 

Une coordination régionale en panne

45 ans plus tard après son lancement, l’intégration voulue sur le plan agricole en Afrique de l’Ouest n’est pas encore effective. L’un des principaux instruments voués à cette fin a été la Politique agricole régionale (ECOWAP) adoptée en 2005. Celle-ci a pour objectif de servir de cadre commun pour les politiques agricoles dans la région. Si des progrès ont été enregistrés, notamment sur le plan des investissements agricoles et de la hausse de production de certaines denrées, force est de constater que le chemin reste long. En effet, dans la pratique, la plupart des pays de la communauté adoptent des politiques agricoles sans concertation avec leurs voisins, ce qui illustre le manque de cohérence entre les politiques régionales et nationales. En outre, certaines mesures adoptées par les gouvernements ne cadrent pas avec les objectifs à plus long terme de l’intégration régionale.

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Le cas le plus frappant est celui du Nigeria, pilier de l’économie ouest-africaine. Les politiques protectionnistes et imprévisibles du Nigeria, caractérisées par des interdictions commerciales sur certains produits, même sur ceux provenant de pays membres de la CEDEAO, nuisent considérablement aux échanges formels. Les mesures tarifaires prises ces dernières années par le pays, pour protéger son marché intérieur, ont fait fi du Tarif extérieur commun (TEC) entré pourtant en vigueur en 2015. A titre d’exemple, alors que le riz importé est taxé à hauteur de 10 % dans la zone, le Nigeria a imposé ces dernières années des droits allant jusqu’à 60 %.

Cette différence tarifaire au Nigeria, combinée à la taille énorme de son marché, a fait naître un réseau de contrebande alimentée par des importations du reste du monde. Par ailleurs, il faut noter que le pays a porté un nouveau coup à l’intégration en fermant ses frontières le 20 août dernier. Cette décision unilatérale pénalise de nombreux pays de la région comme le Bénin et le Togo où des produits comme l’huile de palme, l’ananas et la tomate dépendent de ce débouché.

 

Une politique agricole ne suffit pas

Si l’ECOWAP constitue un pas dans la bonne direction pour la région, la réalité est qu’elle ne permettra pas à elle seule de réaliser l’intégration agricole de la région. D’après plusieurs analystes, l’avenir de ce processus dépendra surtout des comportements des grands acteurs dans ce sens, notamment le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal qui dominent les échanges agricoles (trois quarts des importations agricoles et plus de 80 % des exportations agricoles).

Plus globalement, le développement du commerce régional nécessitera le renforcement des politiques industrielles, relatives à la transformation agroalimentaire, qui seront déterminantes pour que la région profite des opportunités offertes par la taille de son marché intérieur et réduise son déficit commercial. Cet axe est d’autant plus crucial que la CEDEAO fait face, à l’image des autres zones économiques africaines, à des changements importants. En effet, l’urbanisation poussée de la région a fait naître un marché alimentaire qui stimule la demande croissante en produits à plus haute valeur ajoutée. Cette situation peut devenir un puissant moteur pour le développement de l’industrie agroalimentaire dans la région.

Cela implique notamment de se focaliser, outre l’augmentation de la production agricole, sur les autres aspects de la chaîne de valeur comme l’emballage, la qualité, le stockage et l’innocuité ainsi que sur d’autres segments annexes comme la libre circulation des marchandises et la levée des barrières tarifaires. Autant de défis auxquels il faudra s’attaquer pour faire de l’intégration plus qu’un slogan.  

 

Source: Ecofin

 

 

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